Les Noëls d’autrefois

Pour Au bout du Rang, j’ai eu envie de me plonger dans le charme lointain des Noëls d’autrefois. Les Noëls d’enfance de mon père dans les années 1950 nous amènent sur les abords du St-Laurent à Ville Jacques-Cartier (aujourd’hui Longueuil). À l’époque, les champs découpés en lots, les chevaux du voisin, son poulailler et le terrain vacant où les enfants jouaient au baseball les soirs d’été, en faisait une zone semi-rurale à 20 minutes d’autobus de Montréal. Les marchands ambulants passaient à la semaine; marchands de glace, de guenilles, de légumes, d’eau potable et de pain. Puis il y avait le laitier qui apportait les bouteilles de lait couronnées de crème. Là où serait construit le Steinberg quelques années plus tard, il y avait un petit bois d’aubépines et de cerisiers sauvages. Des cerises amères qui laissaient les enfants avec les gencives gonflées et rouges. Par temps sec, le vent soulevait des nuages de poussière sur la rue Verchères si bien qu’un camion venait y étendre un goudron collant qui s’agglutinait aux chaussures. Pour traverser, il fallait trouver les endroits secs et sautiller jusqu’à l’autre côté.   

Les jeux d’hiver

Décembre, avec ses premières grosses bordées de neige annonçait le début des préparatifs des fêtes. Les lendemains de tempêtes, il fallait ouvrir un chemin jusqu’à la rue 150 pieds plus loin avec des pelles fabriquées en planches de bois. Les enfants s’affairaient ensuite à construire des forts, patinaient ou jouaient au « ski bottine » – un sport épique qui consiste à agripper le bumper des autos en marche pour se faire tirer dans la neige sans que le conducteur ne s’en aperçoive. Un jeu qui se terminait invariablement par une auto arrêtée la porte grande ouverte, un conducteur furieux – grande silhouette en manteau noir – aux trousses d’une flopée d’enfants s’enfuyant en poussant des cris épouvantés.

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Jeux d’hiver

Les préparatifs

La mère de papa s’y prenait longtemps d’avance pour recevoir ses sœurs et leur famille durant le temps des fêtes. Il fallait préparer toute la nourriture nécessaire pour recevoir la parenté et surtout son fameux sucre à la crème mi-crémeux qui fondait dans la bouche. En véritable baromètre du temps des fêtes, on savait que s’il ratait, les fêtes seraient épouvantables (on entendrait parler longtemps de celui qui l’avait dérangée durant la préparation). Il y avait aussi le ketchup vert à faire, le fudge, les tourtières, les tartes au sucre, à la farlouche*, au citron, les biscuits au gingembre qui revenaient chaque année et finalement une recette grecque : le gâteau froid au chocolat. Cette dernière addition au répertoire des fêtes avait été rapportée par Grand-Papa qui travaillait dans un garage aux pieds du pont Jacques-Cartier, un endroit très fréquenté par les débardeurs du Vieux-Port de Montréal. Entre 1930 et 1967 le Vieux-Port était une vraie fourmilière qui comptait plus de 5000 ouvriers, dont beaucoup d’immigrants travaillant au déchargement des navires.

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Tarte à la farlouche

La famille n’était pas riche, mais le temps des fêtes venait aussi avec la responsabilité de donner aux plus pauvres. Grand-maman, couturière hors-pair allait toujours faire des travaux pour l’Armée du Salut, elle fabriquait des vêtements pour les pauvres, tricotait des bas de laine, etc.

Noël et la visite

Près du poêle à bois où on faisait dégeler les vêtements qui avaient étés mis à sécher sur la corde à linge, il y avait le sapin avec une grosse étoile -très important-, et la crèche. Dedans, des p’tits moutons en laine « fait par maman » et leurs pattes en allumettes avec le petit Jésus en cire et ses vêtements en coton blanc qui valait cher, « fallait y faire attention ».

Le 24 au soir la préparation pour le réveillon s’intensifiait. Alors que des arômes de tourtière à la viande et de beignes croustillants  envahissaient la maison, la famille avait juste droit à un p’tit souper « bin ordinaire », par exemple un bouillon de poulet avec du riz dedans, des patates tranchées avec une sauce brune ou encore des patates pilées avec une sauce au thon (une « canne » pour toute la famille). En fait mon père m’avoue que tout le monde se forçait pour ne pas manger, il fallait garder de la place pour le réveillon !

Dépendamment des familles, la messe était d’une grande importance. À Compton dans les Cantons de l’Est, la famille d’une amie faisait une heure de sleigh pour se rendre à la messe de minuit à Coaticook avec seulement quelques briques chauffées sous les couvertures pour affronter la morsure piquante du froid et la nuit noire. Heureusement une dinde aux atocas, un ragout, des biscuits aux noix et du minced meat les attendait au retour.

À l’époque, il y avait beaucoup moins de cadeaux de Noël, mais selon papa, le chocolat était « bin important » : du chocolat Laura Secord avec multichoix de saveurs « pis une chaudière de bonbons Lowney mélangés de 4lbs ». Les autres cadeaux, des tantes et des oncles, on les recevait au jour de l’an, par ce que c’est là qu’on recevait la parenté.

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Bonbon Lowney

On partait le tourne-disque avec des 78 tours de folklore francophone, des vieilles chansons, le Minuit chrétien, on dansait un peu. On se rassemblait autour de la grande table en bois avec toutes les chaises de la maison dépareillées, les oncles, les tantes, les enfants sur les genoux devant des assiettées d’aspic aux légumes, de tourtière, de patates, c’était l’heure des grandes discussions familiales. Puis quand la famille était partie, c’était le moment où grand-papa se faisait un peu en cachette, des tartines de pain blanc moelleux avec les restants de sucre à la crème dessus.

* Tarte aux raisins

Crédit photo en-tête: Pinterest

Amélie Masson-Labonté

Amélie Masson-Labonté est spécialiste de l’histoire culturelle, des traditions culinaires et des fêtes saisonnières. Derrière l’entreprise STORICA, elle s’investit dans des projets touchant le domaine alimentaire et patrimonial. Avec des spécialités comme le patrimoine culturel, les fêtes saisonnières, les marchés publics et le slow food, Amélie était une collaboratrice à avoir sans faute pour le blogue d’Au bout du rang.

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