PORTRAIT DE CAMPAGNARD : Amélie Blanchard – St-André-Avellin, Outaouais

Nombreux sont ceux qui rêvent de quitter la ville pour vivre à la campagne. Mais nombreux aussi ceux qui font le grand saut! Voilà le premier « Portrait de campagnard » d’une série. Des hommes et des femmes passionnés qui vivent à la campagne au Québec et qui y réalisent des projets tous différents. Chacun son parcours, chacun ses motivations et chacun ses rêves! Commençons!

Nous débutons avec une jeune femme inspirante, Amélie Blanchard. Ayant grandi à Ottawa avec une mère qui a toujours poussé la créativité, elle a étudié plusieurs formes d’art tout au long de son enfance. Ses études en communications l’ont amenée à Montréal pour faire un baccalauréat à l’UQAM en communication, puis devenir productrice en documentaire et médias interactifs. Quinze ans plus tard, la campagne l’appelle avec son amoureux. Une fois l’appel sonné, tout déboule! Une ferme à St-André-Avellin en Outaouais, l’élevage de chèvres, la découverte du cachemire (le duvet des chèvres), le filage, la teinture, les couleurs… l’art du fil. La ferme devient LA CHÈVRE D’OEUVRE (www.lachevredoeuvre.com). Puis, cette passion pour la fibre textile se transforme en festival de la fibre (www.festivaltwist.org), qu’elle monte de toutes pièces en pleine Petite-nation dès 2012. Voici ses réponses à mes questions, auxquelles elle a si généreusement répondu.

Jacinthe – Au bout du rang : Avez-vous toujours habité à la campagne? Si oui, qu’est-ce qui vous a donné envie d’y rester? Si non, qu’est-ce qui vous a donné le goût d’y emménager?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Je suis une vraie fille de ville, qui a toujours adoré la campagne. C’est en 2008 que j’ai eu la chance de réaliser mon rêve. Avoir une ferme et des animaux.

Chevre d'oeuvre

Chèvres de la Chèvre d’oeuvre

Jacinthe – Au bout du rang : En vous installant à St-André-Avellin sur votre ferme actuelle en 2008, aviez-vous déjà en tête avec votre conjoint de réussir à créer un troupeau de 100 chèvres?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : En fait, nous sommes arrivés à la ferme avec 2 chèvres… et un peu (trop) de projets dans la tête! On voulait tout essayer!  On a donc participé à un incubateur agricole, pour nous aider à bâtir un plan d’affaires et prendre des décisions, et préciser la vocation de la ferme. Ces six mois sur les bancs d’école (un DEC en démarrage d’une entreprise) nous ont beaucoup aidés. On était très bien entourés, par des amis/amies éleveur(e)s, des agronomes, des spécialistes en agriculture et d’autres jeunes avec des projets stimulants. Notre projet a pris forme grâce à tout ça.  On réalise aujourd’hui que c’est énormément de travail quand on a au-dessus de 100 animaux, mais je ne changerais rien, pour tout l’or du monde.

Jacinthe – Au bout du rang : Quelles aptitudes faut-il avoir selon vous avant de faire le saut à la campagne et avoir un élevage d’animaux? Aviez-vous, avec votre conjoint, ces aptitudes au départ?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Moi, je n’avais pas d’aptitude en agriculture, par contre mon conjoint Sven, lui, est chasseur, jardinier, habitait la campagne depuis dix ans, alors il était plus en contact avec la nature.  Je pense qu’il faut rencontrer d’autres gens qui ont fait le pas, et qui sont prêts à partager la réalité de leur expérience. Il faut s’instruire, lire, lire et lire.  Rencontrer des éleveurs. Faire ses recherches. Disons que la première fois que ta chèvre met bas, t’as beau regarder plein de vidéos sur youtube, c’est tellement autre chose en vrai, c’est hyper stressant…et d’une beauté indescriptible. Ah oui, une chose que je peux conseiller, avoir des animaux c’est du 24/24, 7 jours sur 7. Finis les vacances, le sombrero dans un tout-inclus, les voyages ou Noël en famille. Il faut être prêt à laisser tout ça, ou le faire AVANT! Il faut aussi prévoir la réalité économique d’un tel changement. Nous avons la chance, Sven et moi, d’être à notre compte et de pouvoir travailler à distance. Cela nous a permis de faire le saut avec une certaine assurance.

Je pense qu’il faut aussi accepter de s’ouvrir aux connaissances des autres, s’ouvrir à l’échec, s’ouvrir au fait qu’on s’abandonne, et qu’on devient responsable de la vie et du bien-être de nos animaux. C’est une grande responsabilité.

Chevre d'oeuvre

Sven et ses chèvres

Jacinthe – Au bout du rang : En quelques mots, parlez-nous d’un lundi chez-vous à campagne en commençant par le réveil. Comment s’entremêlent vos différents chapeaux de femme d’affaires dans votre propre agence de communication et dans votre rôle à la ferme?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Il n’y a pas de journée typique, outre soigner les animaux à des heures précises et ça change selon le temps de l’année. En campagne, on vit au gré des saisons, Météomédia devient ta première source d’information le matin! Normalement, un lundi matin, je me lève assez tôt, Sven soigne les animaux et je prépare ma journée de travail, car pour rester en campagne il faut créer son emploi (dans mon cas), alors j’ai fondé une entreprise de communications, design et marketing: et j’adore ça! Ça me permet de faire ce que je connais et ce que j’aime dans un contexte tellement plus serein. C’est aussi vraiment génial de découvrir la richesse de la ruralité. C’est rempli d’artistes, de gens hyper intéressants, des projets innovants et fous, car il y a un monde de possibilité à la campagne quand on a un peu d’imagination.

Je ne sais pas si je me considère « femme d’affaires », je suis plutôt une fille vraiment passionnée, le coeur sur la main, qui travaille avec son instinct et qui veut réellement faire de son monde, un monde meilleur.

Jacinthe – Au bout du rang : Comment sont divisées les tâches à la ferme?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : C’est surtout Sven qui est à la ferme à temps plein maintenant. La semaine, il peut m’arriver de rester à la ferme, s’il faut tailler les sabots des chèvres ou apporter des soins qui nécessitent deux personnes, ou si des animaux sont vendus ou vont à l’abattoir. Il m’arrive de rester la matinée, si j’ai entamé des projets de laine dans mon atelier (car si je le pouvais, je passerais tout mon temps dans mon atelier que je surnomme FIBRELAND). Et à la ferme avec les animaux, je suis là pour aider. C’est important quand on est en couple et qu’on a une entreprise agricole de déterminer nos responsabilités. Sven fait la direction des opérations (il trippe génétique) et moi je m’occupe des communications et marketing de La chèvre d’oeuvre et de tout ce qui a trait à la fibre (journée portes ouvertes pour la récolte du cachemire, Facebook, Marché de solidarité régionale de l’Outaouais pour la vente de notre viande etc…).

Chevre d'oeuvre

Chèvres de la Chèvre d’oeuvre

Jacinthe – Au bout du rang : Pouvez-vous nous raconter une mésaventure sur la ferme qui aurait pu vous donner le goût de quitter la campagne? Parce que vous êtes toujours, quelles sont solutions que vous avez trouvées?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Travailler avec le vivant, en agriculture, nous force à faire face à des situations pas toujours faciles. Le plus dur, et une chance que ça n’arrive pas trop souvent, c’est la mort d’un animal. La première fois qu’on a dû faire euthanasier une chèvre, j’ai tellement pleuré. Je m’attache beaucoup à mes animaux, je les aime et je suis très reconnaissante de ce qu’ils m’apportent. Il n’y a rien, à date, qui m’a fait vouloir quitter la campagne et notre projet. Je me suis endurcie avec le temps, mais ma sensibilité fait partie de moi, et je l’accepte.

Jacinthe – Au bout du rang : Quels sont vos rêves d’avenir pour votre troupeau? 

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Je pense qu’on a atteint notre maximum en terme de nombre d’animaux. On veut rester là, ou réduire un peu, parce qu’on n’arrive pas à stocker assez de foin et on atteint une limite d’espace.  On a développé une belle génétique et on a fait des croisements qui performent. On veut vraiment être reconnus pour la qualité de nos animaux. Idéalement, on souhaite tous que le moins d’animaux possible aillent à l’abattoir (même si la viande de chevreau c’est vraiment bon!) On veut fournir d’autres fermes avec une belle génétique.  Pour les intéressé(e)s, vous pouvez lire un peu plus sur notre site web, on a 3 races de chèvres et on fait plusieurs croisements. Côté fibre, mon dada, je suis vraiment ravie de nos animaux, on a importé plusieurs boucs des États-Unis qui vont nous faire des petits au printemps prochain:) Une de nos chevrettes a gagné le 1er prix pour sa toison à la compétition annuelle de fibre cachemire du Canada en 2015!

Jacinthe – Au bout du rang : Est-ce qu’en général votre entourage était favorable ou défavorable à votre choix de vie? Quels sont les remarques que vous entendez régulièrement et quels sont les mythes sur la vie à la ferme?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : C’est certain que mes parents étaient un peu surpris! Ils m’ont toujours épaulée et encouragée cependant. Mais j’ai souvent eu l’impression que ma décision était loin de leurs réalités. Je pense aussi que de se lancer en agriculture, ça rend les finances plus précaires, et c’est pas rassurant pour des parents. Disons, que la réalité de la vie à la ferme, c’est poussiéreux, tu sens le fumier à la fin de la journée. Même moi, la fille de ville, je ne pensais pas que j’allais adorer me tordre de rire avec des chèvres dans leur enclos.

Jacinthe – Au bout du rang : Vous travaillez à promouvoir la fibre textile au Canada par l’entremise du Festival Twist. Pouvez-vous nous décrire cet événement et l’impact qu’il a sur l’économie et la population canadienne?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Twist: c’est la rencontre de tous les arts du fil (tricot, crochet, filage, tissage, teinture, fléché, dentelle, etc) Des kiosques, des ateliers avec des vedettes dans le domaine, des activités pour enfants. Un weekend à la fin août de chaque année. En 2016 nous allons célébrer notre 5e anniversaire.

Chevre d'oeuvre

Imagerie du Festival Twist

Le festival Twist est venu au monde en 2012, suite à une formation que j’ai suivie en Alberta sur la fibre cachemire, entourée de passionné(e)s de fibre. Je ne connaissais rien du filage, du tissage, du feutre, de la fibre et de ce monde magnifique. En rentrant, je cherchais des événements au Québec reliés au textile, et puis rien. J’ai alors décidé de prendre un an et demi pour faire de la recherche afin de créer ce qui  deviendrait: le festival Twist. Je pense que c’est le projet le plus rassembleur que j’ai jamais fait à date dans ma carrière.

Chevre d'oeuvre

Amélie qui file sa laine

J’avais une vision, et je la conserve toujours, d’apporter de la contemporanéité à un art traditionnel. Cela veut dire que tout ce qui se retrouve au festival doit nous amener plus loin, nous inspirer et promouvoir la créativité. C’est ce qui nous distingue des festivals américains, qui sont beaucoup plus connus et courus, parce qu’ils existent depuis 30 ans! Si je fais un historique rapide des dernières éditions, nous sommes passés de 4 000 visiteurs à 16 000 en quatre ans. Selon une étude faite à la deuxième année du festival, notre événement apportait plus de 1,3 millions de dollars en retombées économiques dans la région. Je suis très fière de toute l’équipe derrière le festival et la gang de bénévoles trop twistées. 🙂

Jacinthe – Au bout du rang : Si demain nous vous donnions 500 000 $ dollars, vous en feriez quoi?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Si jamais j’ai la chance de récolter ce gros lot. 🙂 J’aimerais bâtir une maison écologique sur ma terre et transformer notre maison actuelle pour en faire un lieu de retraite et d’éducation relié à la fibre textile et à l’agriculture. Je ne voudrais pas quitter ma terre, seulement la partager et partager ma passion.

Chevre d'oeuvre

L’atelier de la Chèvre d’oeuvre

Jacinthe – Au bout du rang : Nombreux sont nos lecteurs qui rêvent de déménager à la campagne à leur retraite ou lorsque les enfants seront grands, que leur diriez-vous?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Ca dépend tellement des désirs de chacun et de l’énergie qu’on est prêt à mettre dans de tels projets.  C’est très personnel, je crois. Je pense que de donner à un enfant un accès à la nature, c’est un incroyable cadeau. Ceci dit, enfant ou grand, adulte, ado ou retraité, la campagne, c’est le grand air (et des aléas et autres réalités à prévoir – parce que c’est pas juste des oiseaux, des prés et des forêts – il y a des excavations minières, des porcheries, des odeurs, des voisins, du trafic touristique) Y’a pas de monde parfait. La campagne de jadis, je ne sais pas si elle existe encore, en tout cas celle que l’on s’imagine, elle existe, mais il faut aller loin. Au bout d’un rang! 🙂

Jacinthe – Au bout du rang : Pour vous, le bonheur il est où?

Amélie Blanchard – La Chèvre d’oeuvre : Il est ici. Je ne cherche pas plus loin pour l’instant.

Pour toutes les photos, crédit photo: Valérie Ménard
Pour le visuel du festival, création et conception: Agence Hot-Dog

Jacinthe Généreux
copropriétaire Au bout du rang et amoureuse de son bout du rang

Avec en poche un parcours professionnel riche dans le milieu de l’image et du marketing et un désir profond d’apporter beaucoup de chaleur dans les maisons, Jacinthe a proposé à sa meilleure amie Marie-Claude, de construire pièce sur pièce avec elle, l’aventure Au bout du rang. Le nouveau site d’Au bout du rang vient tout juste d’être lancé au moment de la publication de ce premier article, mais elle a déjà tissé de nombreux liens depuis une année avec des artisans-collaborateurs, avec sa partenaire Marie-Claude, ainsi qu’avec les divers joueurs gravitant autour de l’entrepreneuriat et du fait à la main au Québec, sans oublier ses liens avec la clientèle de son entreprise, au quotidien sur les médias sociaux. À travers sa boutique elle souhaite faire revivre les traditions familiales et les souvenirs d’enfance qui nous sont si chers, tout en soutenant des artisans québécois qu’elle adore et qu’elle admire. Cette loquace jeune femme vous fera découvrir d’autres personnes qui, comme elle, ont fait le choix de vivre à la campagne.